Art et Culture / Arte è Cultura

Exposition temporaire : C'est ça la beauté d'un port de Maddalena Rodriguez-Antoniotti

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« C’est ça la beauté d’un port, c’est que sorti de ses estacades, un navire peut vous mener partout, aux antipodes, faire le tour de la planète avant de vous ramener en vue de son phare qui scintille comme une lampe dans un cercle de famille… ». Blaise Cendrars, Bourlinguer.
Exposition du 28/04 au 10/06/2018

Note technique :

Pour les besoins de mon livre Bleu Conrad ou Le Destin méditerranéen de Joseph Conrad (publié en 2007), un certain nombre de prises de vues avaient été réalisées à bord de bâtiments de la marine marchande au mouillage. C'est en 2011 que j'ai décidé de prolonger la démarche et de photographier plus particulièrement le port de Bastia. J'ai cru le travail achevé en 2014 mais la disparition de la SNCM et la création d'une compagnie régionale maritime m'ont alors incitée à réaliser quelques autres clichés.

Afin d'obtenir l'autorisation de circuler dans l'enceinte portuaire, j'ai dû me plier à des démarches préalables et à des consignes très strictes de la part des autorités portuaires.

L'appareil utilisé pour ce travail est un moyen format : un Mamiya 645 (4,5 x 6). Les photographies ont été réalisées sans autre objectif qu'un 80 mm (le plus proche de la perception oculaire soit l'équivalent d'un 50 mm en 24 x 36). Aucune volonté d'impressionner. Peu de clichés (16 films de 16 poses chacun) et un seul par prise de vue. Aucune manipulation ultérieure en laboratoire, aucun recadrage.

L'ensemble des tirages a été effectué par Central Dupon à Bordeaux sur Durst Lambda (procédé argento-numérique) sur papier Fuji Crystal Archive DP II 300 gr. Ils ont été contrecollés sur Dibond 2mm à l'exception des grands formats (80 x 120 cm) qui, eux, ont été réalisés sur Durst Omega en impression directe sur Dibond. Pour chacun des clichés, le tirage est limité à 5 exemplaires.

Imaginaire du port

L'île est un port premier. Et il y a quelque chose de rassurant à penser que dans l'île, quelle que soit la lignée, l'histoire ou le destin, aucun ancêtre n'a échappé à cette arrivée. Nous sommes tous arrivés un jour. Tous issus d'un voyageur, d'un immigré, d'un pèlerin. Tous le fruit du hasard d'un cabotage, d'une course, d'un moyen ou d'un long cours. Le fruit d'un projet d'ailleurs ou d'un besoin de départ.

Si l'élément liquide nous ralentit, le quai nous arrête. Et je cède à l'injonction de la mémoire. Regard sur les épissures pour joindre les réminiscences...

Le cliché fait jaillir la métaphore et la mémoire recrée des clichés. Tout nous emporte et tout nous ramène. Ces aussières qui côtoient les tubes d'avitaillement sont autant de serpents qui fouillent les entrailles de nos ports ou qui libèrent nos propres voyages. Personne n'a pu y échapper, sinon c'est la terrible absence de l'île. Mais qui n'a pas connu ces ports ?

Il me suffit de deux mots sur fond blanc et bleu, un détail peut-être : Marseille, Méditerranée. Trois amarres fortes et têtues, rendues parfaitement droites par l'opposition de la terre ferme et du voyage. Et ce quai qui aimante désespérément les flancs énormes du ferry. Comme la falaise blanche qui me manque. Le quai me rappelle : je ne sais plus si je veux encore de Marseille qui m'a chaviré tout un hiver. Dans l'odeur âcre des aciers humides et salés, je laisse vibrer la potentielle musique des aussières au tressage serré par la tension du départ. Les nœuds sont partout présents, du quai à l'estomac. Enfant, je n'ai jamais su situer l'aller ou le retour. Mais une fois les amarres larguées, combien de fois ai-je bu la méditerranée afin de laisser renaître l'île ?

Merci à Maddalena. Par l'ellipse des gens, l'artiste cherche peut-être l'étrange esthétique de l'évocation nous laissant le soin d'animer les tableaux. Sinon quoi ? Ici ça n'est même pas le port de pêche avec ses quais bucolisés par les nuances des filets et des bleus de Chine, doucement décolorés par les trempes marines, ou encore les fragrances de l'iode estompées au soleil. Non. C'est une tout autre beauté dans ces ports-là : un théâtre au décor de pigments industriels dans l'univers fonctionnel et géométrique des tôles, des goudrons ou des aciers. Les gommes noires ou les plastiques blancs et fluo défendent. La rouille est une larme géante, une piqure ou la sombre mycose des coques. La peinture hypocrite et épaisse cache parfois la misère du fer intérieur, perfusé de gazoles. Les chaînes tiennent les corps-morts et les filins défilent au pas immobile des anneaux. Les ponts d'aciers supportent ou vomissent.

C'est ce lieu qui accueille et on sait qu'on ne fera qu'y passer. Mais il est celui qui prend la mer. Il est celui qui nous ramène ou nous rend. Nous sauve ou nous enferme. Libère ou condamne. Pour ma part, c'est une belle impression mais toujours si violente. Celle où je sors des entrailles du ferry qui s'ouvre par la poupe et vient béer sur l'île. Et par l'immédiateté de la montagne, j'oublie les rectitudes et les couleurs du port. Maddalena les a rendus.

Alain Di Meglio

Seuls des marins comme Joseph Conrad et Dominique Cervoni, que j'ai fréquentés tout au long de l'écriture de Bleu Conrad[1], auraient pu me dire s'ils partageaient cette fascination pour l'étrange lieu, l'étrange entre-deux qu'est un port. Eux, les coureurs d'îles, qui, à leurs heures, y faisaient escale autrement dit empruntaient la fameuse échelle[2] qui les invitait à mettre pied à terre.

Le port de Bastia a été ma préférence à moi. S'il est l'antichambre de la ville avec laquelle il est historiquement lié, s'il est le témoin ancestral de circulations humaines et commerciales, si, longtemps pour les Corses, il a été un vivier d'images, de rêves et de souvenirs, cet espace a (aussi) tendance à se dépeupler sans cesse, dévoilant alors, pour qui est autorisé à y déambuler, un vide ou plutôt une immobilité sidérante. Un creux du temps, une respiration, propices à la liberté du regard et au surgissement de l'expérience esthétique.

Parce que la mer y est mise entre parenthèses par les lignes des quais, mes yeux ont pu apprivoiser les épures des navires qui, au mouillage, occupent l'horizon, chargés d'ombre et de lumière. Alentour, un alphabet silencieux constitué de nœuds, de tensions, d'enroulements, d'inscriptions s'évertue à invoquer la gestuelle des hommes. Tant, dans l'esprit du public, toutes ces traces d'un savoir faire s'effacent devant ce à quoi il donne lieu : le commerce mais aussi le tourisme, cette grande occupation du monde occidental. En été, les ferries arrivent, déchargent passagers et marchandises et bien sûr ne s'attardent guère. Du port, dès lors, qu'est-ce qu'ils en connaissent, les gens ? Les môles et encore.

Il se dit communément que nous vivons dans une civilisation de l'image. Images artificielles, surabondantes, envahissantes dont le flux triomphant et sans cesse renouvelé décide à notre place de la manière dont il faut cadrer le monde pour le voir. Photographier le port de Bastia revenait dès lors à prendre le temps de traverser tout ce visible qui empêche de regarder, à prêter attention à une toute autre vérité sensible et, dans les hasards d'un éclat de lumière ou de sel, dans les hasards d'un reflet ou d'une palpitation de couleur, à mettre en suspens une toute autre beauté.

Les yeux ne font pas le regard et rien n'est banal ou hideux, plat ou médiocre si ce n'est notre propre puissance de vision. Je me souviens de la transformation qui s'est produite en moi le jour où je me suis mise à voir (et à repenser le monde) avec les yeux d'un peintre, source d'émerveillement infini. Mais l'œil est parfois meilleur allié que la main pour traduire une émotion ou un propos, c'est pourquoi j'ai appris à aimer cet art " magique ", débarrassé du labeur, qu'est la photographie.

Je vous invite donc à mêler votre sort au mien, disons à mes diptyques photographiques et à voir le port de Bastia comme un tableau. Au-delà, à faire du monde un tableau. Votre tableau.

Maddalena Rodriguez-Antoniotti


[1] Maddalena Rodriguez-Antoniotti, Bleu Conrad ou Le Destin méditerranéen de Joseph Conrad, éd. Albiana, 2007, avec une préface de Kenneth White et vingt photographies de l'auteure.

[2] Rappelons que l'un des sens d'échelle (du latin scala) était autrefois celui de " port " (autrement dit, l'endroit où l'on posait une échelle pour monter sur un bateau ou en descendre).

Note biographique

Après des études supérieures d'histoire à la Sorbonne (notamment au Centre d'Histoire du Syndicalisme devenu par la suite Centre d'Histoire Sociale du XXème siècle), Maddalena Rodriguez-Antoniotti enseigne dans divers lycées de la région parisienne. Elle choisit ensuite de venir vivre en Corse, terre natale de ses parents. Elle abandonne alors l'enseignement pour se consacrer, en autodidacte, à la peinture. Ses variations abstraites sur de très vieux papiers l'amènent à " tricoter " les alphabets de la Méditerranée. Elle expérimente un peu plus tard la photographie (exclusivement argentique). Après un premier travail à la chambre attaché au livre et au papier (qui a pris sa place dans les archives de la B.N.F.), elle a mené une recherche (tout à la fois documentaire et poétique) sur La mer au travail dont une partie (C'est ça la beauté d'un port...) est, pour la première fois, visible au Musée de Bastia.

Depuis 2010, Maddalena Rodriguez-Antoniotti a entrepris un travail qui concerne trois îles du bassin méditerranéen appréhendées dans l'ordinaire de leurs paysages. Après la Corse et la Crète, cette quête (tout autant éthique qu'esthétique) l'a conduite cette année en Sicile, point final de sa trilogie. L'appareil utilisé est un Voigtländer (modèle Brillant) de type Reflex 6 x 6 datant de 1938.

Tant en France qu'à l'étranger, de nombreux lieux accueillent ses œuvres (peintures ou photographies), avec, à la clé, commandes (Société Alstom pour le NGV Liamone de feu la SNCM) et acquisitions publiques (notamment : Musée Arthur Rimbaud, Musée de Pontarlier, Musée de Bastia, Collectivité Territoriale de Corse, Ville de La Ciotat, France 3 Corse, Commune d'Oletta, Centre Méditerranéen de la Photographie).

La Collectivité Territoriale de Corse lui décerne en 2008 le Grand Prix des arts plastiques (en photographie). L'œuvre primée (qui se voulait métaphore de l'insularité) était un diptyque intitulé Ne pas effacer la mer.

Parallèlement à cet itinéraire personnel, elle initie et dirige, de 1991 à 1998, la manifestation d'art contemporain " Le Parcours du Regard " qui accueille, outre des artistes insulaires, de grandes figures de la scène artistique hexagonale et internationale (Ernest Pignon-Ernest, Hervé Di Rosa, Hervé Télémaque, Henri Cueco, Raza, Franta, Ange Leccia, Daniel Dezeuze pour ne citer qu'eux).

Outre ses contributions à des publications collectives, Maddalena Rodriguez-Antoniotti est l'auteure de : Comme un besoin d'utopie (préface de Jean-Louis Pradel, éd. Albiana, 2005), de Bleu Conrad ou Le Destin méditerranéen de Joseph Conrad (préface de Kenneth White, éd. Albiana, 2007) où figurent également une vingtaine de ses photographies, de Corse, éloge de la ruralité (photographies et texte de Maddalena Rodriguez-Antoniotti, Images en Manœuvres Editions, 2010) et de Terre de Crète (préface d'Allain Glykos, photographies et postface de Maddalena Rodriguez-Antoniotti, éd. Eoliennes, 2017).

Son ouvrage Bleu Conrad a été adapté au théâtre et à la télévision.

Cliquez ici pour découvrir une petite fiche de présentation à disposition des visiteurs du Musée.