Parler bastiais

«…la langue metisse d’une cité marchande, port ouvert sur la Méditerrannée, marché au carrefour des échanges de la ville et du monde rural… » (Strattu di a premessa di Marie Jean Vinciguerra per u capidopera di Sebastianu Dalzeto, Pesciu Anguilla).

Marie Jean Vinciguerra intricciava circa trent’anni fà in a so premessa di u primu rumanzu scrittu in lingua corsa/bastiese da Sebastianu Dalzeto « Pesciu Anguilla » una loda à a Bastia è a so ghjente, eccu vi un strattu :

« Personnage essentiel de cette Commedia dell’arte bastaise, le « créole » d’une petite Babel qui, loin d’être le lieu de la confusion, est selon l’étymologie, la « porte de Dieu » (Bab-El).

Le toscan mâtiné de lucquois et de génois, en contact avec un français de plus en plus envahissant, se laisse pénétrer par les parlers rustiques. Cette langue n’est cependant pas un patchwork de lexiques et d’idiomes. Son vêtement d’Arlequin est cousu de lumière, celle d’une langue frémissante de vie. « Pesciu Anguilla », roman parlé à l’accent bastiais . Un accent qui rend le timbre d’une âme unique sans sa bigarrure. Les expressions idiomatiques, les proverbes, trame de la sagesse populaire qui s’éprouve dans le temps, les blasphèmes, défis quasi rituels à la langue de la religion , se fondent dans une manière de dire qui est une façon d’être -la parole du corps- un phrasé inspiré par « l’anima » de la langue.

À partir de quel moment una langue bâtarde accède-t-elle à la dignité des langues, « filles de Dieu » selon Dante ? Le chef d’œuvre n’est-il pas acte de fondation et de reconnaissance de la langue ? « Pesciu Anguilla » ou la legitimation d’un parler bâtard, né de l’amour. Le pari relevé par Dalzeto est gagné […] Le miracle linguistique de ce « roman bastiais » est d’avoir su faire l’unité du disparate. Châtiée, cette langue aurait été castrée. 

La reussite de Dalzeto n’est pas de nous avoir donné un document sur l’état d’une langue , dans l’une de ses variétés locales, à la fin du XIXe siècle, mais d’avoir maîtrisé et « inventé » celle-ci au point d’en faire l’âme et le corps de son chef d’œuvre.

 

Toutes les classes sociales ont alors en partage cette langue. Ce parler et du seuil (langue extravertie de la communication  et de l’échange avec le dehors), de la cave ‘où fermente l’inconscient collectif des mythologies ensevelies et des archaismes italiques), de la cuisine (où se préparent les nourritures dans leur réalité culturelle et symbolique), du grenier (où se remisent les reliques dont les poussières secouées peuevent devenir la gloire des mythes renouvelés), et enfin, du salon (où sous le signe des dieux-lares et des héros éponymes, ces portraits de famille et des Napoléons « di a casa Morfini », le prêtre, le magistrat et le bourgeois parlent la langue du peuple). Telle est la maison de la langue où la chambre conjugale est muette. Langue du pacte social, mais aussi rebelle ».